Au tout début du siècle, de nombreux groupements tentent de redonner une âme au pays breton. Quelques-uns font appel aux plus anciennes institutions et traditions, celles des bardes et des druides:ainsi est créée, en 1900, l'action bardique du Gorsedd.
Dans le mouvement bardique, le groupe ne sert qu'à développer davantage l'influence individuelle. A l'exception des assemblées annuelles où tous les membres manifestent en commun, chacun doit, dans sa sphère et dans ses relations, créer un mouvement autour de lui.Cette influence est bien entendu réglementée par le serment que les adeptes prêtent avant leur admission ; il leur laisse cependant toute latitude quant à la façon dont cette influence peut ou doit s'exercer.
Les membres sont choisis par élection mais ils doivent auparavant poser leur candidature. Il existe plusieurs degrés dans la hiérarchie : d'abord, le grand druide, Drouiz Meur, élu à vie et chef tout-puissant; viennent ensuite les druides, Drourzed, pour lesquels un minimum d'âge de cinquante ans est exigé, puis les bardes, barzed, les ovates, oveded, enfin les disciples, jeunes gens de moins de vingt-cinq ans et pupilles des enfants des bardes. Ce collège de bardes nomme également bardes d'honneur ceux qui, bretons ou non, ont rendu d'appréciables services à la cause bretonne.
Les statuts, qui sont les mêmes que ceux du Gorsedd du pays de Galles, assurant l'inamovibilité aux dirigeants, permettent une continuité d'action que l'on rencontre rarement dans les autres mouvements, et le prestige des chefs s'en trouve augmenté.
Aucune religion n'est obligatoire pour les membres, qui peuvent appartenir à n'importe quelle confession, mais cependant le catholicisme est la religion officielle du Gorsedd, qui chaque année fait dire une messe commémorative aux bardes décédés. Le clergé d'ailleurs est avec le Gorsedd. Surpris et méfiants au début, en assistant aux premières manifestations de ces Bretons qui voulaient rétablir les usages druidiques, les évêques ont peu à peu repris toute confiance en constatant le but purement poétique et breton.
Les femmes, en égalité avec les hommes, sont admises au même titre que ces derniers comme druidesses, bardesses ou ovatesses.
Tous les ans, les membres se réunissent en un Congrès qui dure deux ou trois jours. Là, par des discours ils s'adressent au peuple; ils organisent des danses d'après les rites anciens et font représenter des pièces de théâtre. Il y a des concours pour encourager les initiatives servant la cause bretonne (ainsi le concours d'enseignes commerciales en breton).
La cérémonie principale de ces réunions est la consécration du Gui par le Grand Druide et la distribution de ses rameaux à la foule. Puis c'est la réception des nouveaux élus et la proclamation de la paix sur le glaive en prononçant la prière du Gorsedd Dieu, donne-nous ton aide!
Ce glaive à deux tranchants, qui appartient aux deux Gorsedds gallois et breton, se trouve réuni devant la foule lorsque ces deux assemblées sont elles-mêmes groupées, mais en temps ordinaire une moitié se trouve en Bretagne et l'autre au pays de Galles. La partie bretonne est déposée chez le Grand Druide et placée dans un écrin sur un coussin moucheté d'hermines.
A côté de leur nom, les bardes en choisissent un autre sous lequel ils seront connus au Gorsedd; ce nom, de langue bretonne, peut exprimer le caractère du candidat ou ses aspirations ou son tempérament ou ses qualités physiques (ex.: Taldir, front d'acier).
Le Gorsedd est l'assemblée historique du collège des Bardes, maintenue sans variation depuis le passé le plus lointain. L'archidruide est le chef élu de cette assemblée. Les druides, les bardes et les ovates composent, en trois degrés hiérarchisés, la cour symbolique de ce dépositaire suprême de la tradition celtique dans les Galles. Une initiation est nécessaire pour pénétrer dans chacun des degrés de l'ordre bardique et sauf pour les distinctions accordées honorairement cette initiation ne peut avoir lieu qu'après examen des titres du candidat et en reconnaissance des services rendus par lui au celtisme.
Dans les cérémonies druidiques, les membres du Gorsedd revêtent les insignes de leur grade. Les robes vertes des ovates, les robes bleues des bardes et les robes blanches des druides forment ainsi le plus pittoresque des cortèges.
Au milieu du champ est tracé le cercle bardique formé de douze menhirs, cravatés d'écharpes aux couleurs bardiques, qui entoure le trône du Gorsedd, énorme rocher en forme de dolmen sur lequel l'archidruide et les principaux officiants prennent place. Arborés au haut de mâts gigantesques, les étendards des cinq pays celtiques flottent. Les hermines de Bretagne, le dragon rouge de Galles, la harpe sur champ vert d'Irlande, la bannière d'Écosse, les couleurs de l'île de Man. Devant le dolmen de l'archidruide, le glaive d'Arthur et la harpe, gigantesques et dorés, tenus par des bardes. A côté, la Korn Hirlas, coupe mystique du Gorsedd, richement ornementée, reposant entre les griffes d'un énorme dragon d'or. Çà et là les plantes symboliques des Celtes : la bruyère, l'ajonc, le poireau de Galles, le chêne et le blé.
Puis ies initiations commencent. L'archidruide appelle auprès de lui le néophyte et lui confère le baptême bardique en lui imposant un nom nouveau. Un ruban aux couleurs du Gorsedd, noué au bras droit, symbolise le grade attribué. L'archidruide prend alors le peuple à témoin et tenant par la main le nouvel initié, lui souhaite la bienvenue dans une formule sonore, qui croule sur les assistants en vocables rocailleux.
Grâce à la tradition et à l'esprit de suite qui anime ce mouvement, l'action bardique depuis 1900 conserve aujourd'hui la même activité et la même influence si utiles au mouvement breton.
RENÉ BARBIN, L'autonomisme breton, 1930. |